petit résumé de la "démocratisation" irakienne

publié le 11 févr. 2005 18:03
modifié le 16 août 2009 18:08
« Victoire de la démocratie », « Jour historique en Irak », les grands titres se sont succédés au cours des dernières semaines. Aucune phrase nétait trop fleurie pour emboîter le pas à Georges W. Bush qui pavoisait dans son discours sur létat de lUnion. On nous a dit que les Irakiens étaient sortis en grand nombre(taux de participation de 72 %) « malgré les attentats », lesquels avaient dailleurs « diminué » pour aller voter, « au risque de leur vie », validant par là, il fallait le comprendre, la guerre entreprise par les Etats-Unis il y a près de deux ans.

En fait, il y a aussi ce que les grands médias corporatifs nont pas dit. Par exemple, ce faramineux taux de participation de 72 %, doù vient-il ? En fait, il a été annoncé par Farid Ayar, porte-parole de la « Commission Électoral Indépendante pour lIrak » (CEIC), organisme créé par la coalition occupante mais surtout, annoncé avant la fermeture des bureaux de scrutins. D’ailleurs, pressé de questions sur la précision de ce chiffre, il devait abaisser son estimation à 60 % avant de dire que, finalement, ce nétait quun « guessing » , cest à dire une devinette ! 1 à quoi il faut ajouter que lon cite, à côté de ces taux de 60 ou 72 % un chiffre de 8 millions de votants. Or, il y aurait environ 18 millions délecteurs potentiels en Irak, ce qui ferait de ce 8 millions un taux denviron 45 %, et non 60 ou 72… 2
Le fait que ces chiffres naient rien eu dofficiels, ou même de sérieux, na pas empêché quils soient répétés quasi-universellement par tous nos médias corporatifs.

Quant à la diminution des attentats, signalons que cette journée électorale a quand même vu 50 morts. Il est vrai quun seul était un soldat américain et que les autorités doccupation tiennent tellement aux droits des Irakiens quelle ne comptent pas les morts irakiens, quils soient combattants ou non-combattants…

Personne ne semble non plus avoir remarqué que cette élection sest déroulée pratiquement sans campagne électorale, étant donné quune telle campagne aurait mis en danger la vie des candidats. Le résultant obligatoire est que les Irakiens ont largement voté pour des candidats dont ils ignoraient lidentité !

Pour leur part, des représentants des minorités chrétiennes, yézidis et turkmènes protestent déjà contre le fait que les bureaux de votes nont jamais ouvert dans leurs circonsriptions.3 Gageons quils auront quand même des « représentants ». Un peu comme en Ohio en novembre 2004…

Évidemment, que des élections puissent se tenir en Irak est en soi un fait positif en autant quelles soient minimalement honnêtes ce quil est trop tôt pour affirmer et le passé de léquipe républicaine dans son propre pays ne permet pas de lui donner le bénéfice du doute sans preuve. Pour linstant, on ne peut que le souhaiter.
Après tout, ce sont des élections sous surveillance militaire. La présence de soldats armés autour des bureaux de scrutin na jamais été une garantie de démocratie. Voire lAmérique latine.

Mais les élections ne sont quun aspect de la reconstruction de lIrak. La principale puissance occupante, les USA, a déjà entrepris plusieurs projets qui permettent, mis ensemble, de se faire une idée du genre de destin politique qui attend ce pays.

Tout dabord, il existe 4 bases militaires américaines permanentes en Irak et dautres sont en construction, ce qui nindique pas une volonté dévacuer ce pays de sitôt, de la part de ladministration républicaine, qui refuse dailleurs toujours dexaminer un éventuel calendrier pour le départ de 100 000 soldats de la force doccupation. 4
Par ailleurs, le Pentagone a présenté récemment un plan visant à créer en Irak des « escadrons de la mort » sur le modèle déjà éprouvé au Salvador et ailleurs en Amérique latine. Il sagirait de commandos composés de « Peshmergas kurdes et de miliciens chiites triés sur le volet dans le but déliminer les insurgés sunnites et leurs sympatisant, même au delà de la frontière syrienne. » 5 Cest sous cet éclairage quil faut voir la nominaiton de John Negroponte comme ambassadeur à Bagdad. Cet individu était ambassadeur américain au Salvador en 1980 et un ami personnel du général Gustavo Alvarez Martinez, chef de la police nationale et commandant du fameux « bataillon 316 », connu pour avoir kidnappé, torturé et assassiné plus de 100 personnes entre 1981 et 1984. 6 Signalons que la commission denquête de lONU sur le Salvador a trouvé que 90 % des atrocités commises dans le conflit du Salvador durant les années 80 ont été commises par larmée salvadorienne et ses alliés des escadrons de la mort supportés par les USA, environ 5 % par la guerilla et 5 % « indéterminées ». 7

Ajoutons quà lépoque, malgré laide massive des Etats-Unis à larmée salvadorienne et leffondrement de lURSS, principal soutien de la guerilla, celle-ci ne fut pas écrasée. On ne put obtenir mieux quune solution négociée ! Le prix pour en arriver là : 75 000 morts dans un pays minuscule.

Donc, à côté des « élections », les « escadrons de la mort » et les bases militaires sont deux volets du futur régime politique de lIrak. Il y en a dautres.

Linconnue entourant les morts irakiens nest pas sans rappeler la chape de silence qui pesait sur les pays sud-américains à lépoque des dictatures de droite des années 70. Dun côté, une revue scientifique, de « Lancet » qui, par une étude démographique arrive à la conclusion quau moins 100 000 irakiens ont péri dans lannée qui a suivi linvasion de leur pays par la coalition, des suites de la guerre. Ce chiffre nest pas démenti par les organismes tels que Human Right Watch qui additionnent les cadavres identifiés et arrivent à des totaux variant de 10 000 à 37 000. 8 Ceux-ci admettent quils sous-estiment le total des décès et cest compréhensible. Les autorités doccupation seraient les mieux placées pour faire un tel dénombrement mais refusent de le faire. 9

Ce silence fait suite, rappelons-le, à une série de mensonges. Ladministration Bush, depuis le 11 septembre 2001, na cessé daligner une campagne de désinformation après lautre : les Talibans possédaient des armes biologique, Ben Laden était caché dans une immense forteresse souterraine capable dabriter des tanks et des avions, lIrak avait acheté de luranium enrichi au Nigeria, un « Axe du Mal » existait entre lIrak, lIran et la Corée du Sud, lIrak était complice des attentats du 11 septembre, des liens existaient entre Al-Qaeda et Saddam Hussein, lIrak possédait un immense arsenal darmes de destruction massive. Pour nen citer que quelques-unes, toutes fidèlement relayées par la machine de propagande conservatrice que sont devenus les médias américains et une bonne partie de ceux du reste de lOccident.

Certains, après tout cela, prennent au sérieux la dernière trouvaille de ce dispositif de désinformation : il sagit cette fois, dapporter la « démocratie » en Irak et la « liberté » aux Irakiens.

Un individu avec une pareille feuille de route en matière de vérité serait considéré comme un menteur pathologique. Mais il faudrait donner le « bénéfice du doute » aux autorités américaines et à leurs auxiliaires…

Il est plus probable que les vrais objectifs américains sont ceux exprimés par Dick Cheney dans un rapport sur la politique de défense en 1992 : « Notre principal objectif est de demeurer la puissance dominante dans la région et de préserver lapprovisionnement américain et occidental en pétrole. » 10
Ce qui est parfaitement cohérent avec la décision annoncée récemment par le ministre des finances du gouvernement provisoire irakien de privatiser la compagnie nationale irakienne de pétrole.11 Comme seules les entreprises des pays ayant participé à linvasion de lIrak peuvent participer à la « reconstruction » cela revient à dire que la principale richesse du pays sera désormais partagée entre BP et ses grandes sœurs américaines, dont la compagnie ayant fourni une bonne du personnel de ladministration Bush : Haliburton.
Ce qui se situe tout à fait dans la continuité par rapport aux premiers jours de linvasion, durant lesquels les forces coalisées se saisirent immédiatement des bâtiments du ministère du pétrole pour en assurer la sécurité laissant les pillards se déchaîner sur les hôpitaux et les musées. Les priorités de ladministration Bush sont claires depuis longtemps. Et rien na changé pour les habitants du pays qui peinent toujours à trouver travail, nourriture et –comble dironie- de lessence pour leurs voitures pendant que la « reconstruction » a absorbé 24 milliards de dollars venus des contribuables américains ! 12 À qui va cet argent ? Visiblement pas à cette population irakienne quon dit vouloir « libérer ».
Ajoutons que plusieurs des éléments qui faisaient du régime Baasiste ce quil était, une dictature, sont adoptés avec enthousiasme par les puissances occupantes. Lusage fréquent de la torture nest plus un secret, de même que les arrestations arbitraires avec détenus maintenu « incommunicado » pour une durée indéfinie, sans possibilité dexiger un procès. Les droits individuels des Irakiens ne sont pas plus protégés maintenant que sous Saddam. Des mercenaires recrutés dans des forces policières aussi connues pour leur respect des Droits de lHomme que lancienne police secrète sud-africaine et danciens paramilitaires serbes 13 sont engagés pour assurer la sécurité des installations pétrolières. Dailleurs le souci dassurer la sécurité des puits de pétroles et des pipe-line contraste vivement avec linsécurité galopante qui règne dans les rues des villes.
Cela commence à nous donner une idée du devenir politique de lIrak dans les plans américains : un pays parsemé de bases militaires étrangères, aux ressources naturelles possédées par des grandes entreprises étrangères dans des enclaves protégées par larmée, dont la population sera maintenue dans la soumission par la terreur et les privations, l « élection » douteuse de gouvernements fantoches devant maintenir lillusion de la démocratie. Du Saddam sans Saddam, quoi.
Ceci dit le triomphalisme de ladministration Bush au sujet de cette élection comme justificatif à la guerre entreprise il y a près de deux ans fait oublier un fait important : le plan original des envahisseurs pour lIrak prévoyait un échéancier beaucoup plus progressif avant den arriver à lélection dune assemblée constituante nationale (élections de conseils locaux, etc.). Lélection générale est une concession arrachée aux occupants à la suite de la révolte chite des partisans de layatollah Sistani. Lequel a émis une fatwa ordonnant aux chites daller voter sous peine daller en enfer. 14
Ce qui conduit certains analystes à voir dans ce scrutin et la victoire annoncée de la liste chite une victoire… de lIran. Obtenue sans que Téhéran ait eu à lever le petit doigt. Sistani, ne loublions pas, est né en Iran.
On ne peut pas exclure que ladministration Bush et ceux qui la soutiennent prennent leurs désirs pour des réalités. Relisons cette coupure de journal :

United States officials were surprised and heartened today at the size of turnout in South Vietnam’s presidential election despite a Vietcong terrorist campaign to disrupt the voting. According to reports from Saigon, 83 percent of the 5.85 million registered voters cast their ballots yesterday. Many of them risked reprisals threatened by the Vietcong. A successful election has long been seen as the keystone in President Johnson’s policy of encouraging the growth of constitutional processes in South Vietnam.

– "U.S. Encouraged by Vietnam Vote," The New York Times, Sept. 4, 1967

Huit ans et des millions de morts plus tard, alors que les forces américaines évacuaient piteusement le Sud-Vietnam, ce pays qui nexiste plus, le « triomphe » annoncé alors prenait une couleur différente. Les Américains ont pleuré sur leur sort pendant une décennie alors que les Vietnamiens nont pas fini de subir les conséquences dun conflit interminable. Encore aujourdhui, les effets des défoliants employés à lépoque affectent la santé des bébés vietnamiens et des paysans sont encore victime des mines antipersonnel laissées par les Américains. Qui ont toujours refusé daider au déminage. Et la démocratie nexiste pas pour autant dans un des derniers pays communistes de la planète.
Triomphe, dites-vous ?

André Pelchat, LAvenir , Québec






(1) Dahr Jamail What theyre not telling you about the « Election ». Iraq Dispatches February 01, 2005,
httP://dahrjamailiraq.com/weblog/archives/dispatches/000193.php
(2) Michell, Greg Medias Mangles Iraq Votes AlterNet.Org Viewed on February 5, 2005, printed on February 7, 2005, p 3 http://www.alternet.org/module/printversion/21180
(3) AFP, Plusieurs centaines dIrakiens protestent contre des irrégularités présumées. Cyberpresse Le dimanche, 6 février 2005, Vu le mardi 8 février 2005. http://www.cyberpresse.ca/monde/article/article_complet.php?path=/monde/article/06/1,151,1065,022005,911606.php
(4) Dahr Jamail, op.cit p 1
(5) Harvey, Christy and Judd Legum and Jonathan Baskin , The Death Squad Option . AlterNet.org Posted on January 10, 2005, printed on January 16, 2005, http://www.alternet.org/module/printversion/20941
(6) Ibid
(7) Ibid
(8) BBC News On Line Iraq death toll « soared post-war » Published 2004/10/29 Viewed on 2004/11/05 http://newsvote.bbc.co.ukmpapps/pagetools/prit/news.bbc.co.uk/2/hi/middle_east/396296
(9) Tirman, John , 100 000 dead in Iraq AlterNet.org Posted on October 30, 2004, Printed in November, 5, 2004
http://www.alternet.org/module/printversion/20352
(10) Dahr Jamail opt.cit p 3
Ibid p 4
(11)
(12)Ibid p 3
(13) Nevaer, Louis Hired Guns with War Crime Past AlterNet.Org May 4, 2004, Viewd on May 7, 2004
http://www.alternet.org/print.html?StoryID=18588
(14)Dahr Jamail op.cit. p 4
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