Quel individualisme ?

publié le 09 juin 2005 22:34
modifié le 16 août 2009 16:37
Petites réflexions personnelles sur un discours à la mode…

Le néolibéralisme contre lÉtat ? Ça dépend…

Avec le deuxième anniversaire de lélection du gouvernement Charest , il ne me semble pas complètement déplacé de me livrer à quelques réflexions sur le discours néolibéral avec lequel les médias nous chauffent les oreilles régulièrement et avec une quasi-unanimité, emboîtant le pas au parti libéral quand ce nest pas à lADQ ou aux conservateurs fédéraux.
Des Jeff Fillion à Stéphane Gendron, de Claude Picher au « Québécois libre », la droite tapisse mur à mur et, bien sûr, prétend être une minorité opprimée ou même ne pas exister au Québec. Il est peut-être temps dexaminer certains aspects de ce discours dominant.

Depuis déjà une bonne vingtaine dannées les gens qui travaillent dans le mouvement communautaire et les syndicats dénonçent à qui mieux mieux ce discours néolibéral. Ils ont peut-être tort. Du moins, tort de lappeler ainsi. Pour mieux comprendre, commençons par lire cet extrait dun article de journal :

« LÉtat, avec son énorme machine bureaucratique, pousse dans le sens de lasphyxie. LÉtat était supportable, pour lindividu, tant quil se limitait à être soldat et policier. Mais aujourdhui lÉtat fait tout : il est banquier, usurier, croupier, navigateur, ruffian, assureur, postier, cheminot, impresario, industriel, maître décole, professeur, buraliste et mille autres choses, outre quil continue comme par le passé à être policier, juge, gardien de prison et agent des impôts. LÉtat (…) aujourdhui voit tout, fait tout, contrôle tout et détruit tout : chaque fonction de lÉtat est un désastre. Désastres lart dÉtat, lécole dÉtat, les postes dÉtat, la navigation dÉtat. (...) À bas lÉtat sous toutes ses formes et incarnations. »

Qui a écrit ce vibrant plaidoyer antiétatiste ? Alain Dubuc ou Claude Picher ? « Le Québécois libre » sur son blogue ? Ou un « expert » de lInstitut Fraser ? Aucune de ces réponses. Ces phrases fumeuses (à défaut dêtre fameuses) jaillirent de la plume de… Benito Mussolini dans le Popolo dItalia du 6 avril 1920. Comme on le voit, le discours « néolibéral » na rien de vraiment « néo ». Et à bien y penser, surtout rien de libéral.

Ce qui devrait nous amener à réfléchir un peu sur ce discours dominant qui ne cesse de se draper dans létendard de la « liberté individuelle ». Voici quelques observations susceptibles de nourrir cette réflexion.

Un des points saillants de ce discours est lopposition absolue que lon érige en dogme, entre la « bureaucratie » et le capitalisme (ou « entrepreneurship »)

Selon ce discours, les deux choses relèvent, pour ainsi dire, pour ainsi dire des principes opposés.
Cette opposition quon fait entre la bureaucratie et le capitalisme néglige un fait historique : les deux ont connu une croissance simultanée. Ici je vais faire mon historien : partout, lessor du capitalisme sest accompagné de celui de la bureaucratie.
Les États pré-capitalistes étaient des plus « légers » : la Chine impériale, en 1800, comportait environ un mandarin (haut fonctionnaire) pour… 200 000 personnes. À ce compte là, le Canada actuel serait administré par 150 hauts fonctionnaires. Le Québec par 35.
Même dans les rêves les plus fous de lADQ et du Parti conservateur, on est loin dun État aussi squelettique.

Que sest-il passé qui a amené cette croissance de lÉtat ? Tout simplement le développement du commerce et de lindustrie. Cest pour gérer ce processus quil a fallu des lois, de la comptabilité, des contrats, des inventaires… bref de la paperasse et, pour manipuler tout ça : des bureaucrates. Les grandes sociétés capitalistes ne sont elles-mêmes que dimmenses bureaucraties.
On nen sort pas, cest cela la vraie vie.

Quand Picher, Dubuc et lInstitut Fraser sont vraiment en forme, ils vont encore plus loin : ils opposent lÉtat « artificiel » à la propriété privée « naturelle ».
Or, nimporte quel anthropologue vous le confirmera : les sociétés sans État ne connaissent pas davantage la propriété privée.
Pour une raison très simple, cest que cest lÉtat qui crée la propriété. La propriété nexiste que dans la mesure où elle est autorisée par la loi. Cest la loi qui définit les types de propriétés et les conditions de leur existence. Ce qui prouve que vous possédez votre voiture, ce nest pas que vous ayez les clés en poche (nimporte quel voleur vous dira que ça ne fait rien à laffaire…) mais le fait que vous ayez un contrat dachat, valide selon les lois en vigueur.
Voilà quelque chose quon a pas lair denseigner à lInstitut Fraser !

Ce qui nous ramène à notre article du début : selon notre ex-socialiste (pas encore dictateur en 1920) « L État était supportable, pour lindividu, tant quil se limitait à être soldat et policier. »
Oui, là-dessus également pas de différence avec nos néolibéraux. Les mesures répressives et guerrières ne les inquiètent jamais. Là-dessus lÉtat nexagère jamais. Il nasphyxie personne.
Quand est-ce la dernière fois quun de ces soi-disant « libéraux » a défendu les droits civils dun individu ?
Un individu en chair et en os, je veux dire. Quon ne me cite pas le cas CHOI FM. Mario Dumont, Lysiane Gagnon et lavocat qui se teint les cheveux se sont rués pour défendre une entreprise menacée de perdre sa licence. On ne les a pas entendu défendre la vie privée de Sophie Chiasson. Ni, à bien penser, Jeff Fillion lorsque son patron la viré parce que les commanditaires menaçaient de fuir. Ils nont pas défendu sa « liberté dexpression » à cette occasion. Dailleurs, à bien y penser, il ne sest pas défendu luu-même. Il sest « sacrifié pour lentreprise ». Individualiste ?
Ce qui nous amène à mon dernier point : ce discours « néolibéral » (ou simplement « libéral » pour les plus hypocrites de ses défenseurs) qui fait léloge de « lindividualisme » face au supposé « collectivisme ».

Les « libéraux » ne cessent de crier bien haut leur défense de l « individu »face à la « collectivité », à lÉtat « anonyme ». Pourtant, un examen le moindrement attentif de leur discours nous les fait voir toujours en train de défendre, non des individus, mais des sociétés. Va-t-on nous dire que Mc Donald, GM ou Bombardier sont des individus ?
Ce sont dimmenses organisations, comprenant des milliers, parfois des millions demployés et autant de porteurs dactions, dirigées par une poignée de gros actionnaires ayant pour toute légitimité la force de leur portefeuille. La qualité de « personne morale » ne tient quà une fiction juridique qui donne ce statut à des sociétés constituées selon des normes définies par la loi. Bref, ce ne sont pas toujours directement des créations de lÉtat, mais seul lÉtat les rend possible.

Tous les employés de Wal-Mart ou de Mc Donald, en uniforme et tenu à une obéissance standardisée (je sais de quoi je parle ayant travaillé dans une de ces entreprises) sont bel et bien des individus. Mais lorsquils tentent dutiliser leur droit dindividus à sassocier librement, en formant, par exemple, un syndicat, nos chroniqueurs à gages se ruent à la défense de lentreprise, accusant les employés de menacer toute léconomie de leur région et tutti quanti…

Lindividualisme selon les néolibéraux : portez votre uniforme, fermez vos gueules et obéissez !

Remarquons que, linverse est un peu vrai. Dans le mouvement communautaire et dans les syndicats, on parle beaucoup de valeurs collectives. Néanmoins, cest à des individus quils ont affaire. Ces organismes aident des individus et tentent souvent dadapter leur démarche aux cas individuels. La travailleuse dun centre daide aux victimes dagression sexuelles, le bénévole dun comptoir alimentaire, le permanent dun groupe daide aux assistés sociaux soccupe de personnes en chair et en os. Cas par cas.
Est-ce que ce ne serait pas eux qui seraient les vrais derniers défenseurs de lindividu ?

Ce que nous oblige à constater un examen attentif du discours « néolibéral » (aux Etats-Unis on dit plus souvent « néoconservateur ») cest que lindividu ny a, en réalité, aucune place.
On le sacrifie volontiers à la société, pourvu quil sagisse dune société privée.
On dit, au nom de « lindividu » que lair, leau, les ondes et toutes les ressources doivent être privatisée. Apparemment, les seules choses que lindividu ne peut pas posséder sont son propre corps et sa vie privée que les Conservateurs de tous poils aiment bien réglementer (avortement, euthanasie, mariage gai, éducation sexuelle…) et, pourquoi pas, son code génétique qui peut être breveté par une grande société sans sa permission. Et aussi le produit de son travail, qui ne lui appartient jamais : même les semences issues de la récolte dun agriculteur lui seront bientôt enlevées sil ne paie des redevances aux grandes sociétés de lagrobusiness.
Et quand les grandes sociétés privées ont besoin dun coup de main pour préserver leurs intérêts, elles nont rien à dire contre lÉtat. Ce quelles veulent, cest un État à leur service.

Un État quon aurait appelé autrefois corporatiste. Cest comme ça quil était défini par un mouvement didée fort important dans les années 1930. Le chanoine Lionel Groulx était un grand défenseur du corporatisme, de même quun parti politique, le « parti de lUnité canadienne » dirigé par un certain Adrien Arcand. Aux Etats-Unis, un certain père Coughlin, prêtre catholique et animateur de radio, prônait aussi le corporatisme.
Des États corporatistes ont existé en Amérique et en Europe. Le Mexique sest dit corporatiste pendant un temps. LEspagne du général Franco aussi, de même que le Portugal sous le docteur Salazar. Et le tout premier État à sêtre dit corporatiste fut lItalie fasciste dirigée par… Eh oui ! Lauteur de notre citation du début. Une fois au pouvoir, lopposition et les syndicats écrasés, il adopta un nouveau slogan : « Tout pour lÉtat, rien contre lÉtat, rien hors de lÉtat. »

Bref, cest facile de crier contre lÉtat et pour « lindividualisme », mais quand ça vient du dirigeant dune transnationale, dun parti de droite ou de lun des chroniqueurs qui leur servent de porte-voix, il y a lieu de prendre de telles déclarations avec un grain de sel.
En fait il sagit de rien de moins que dun tour de passe-passe idéologique où le petit individu ne sert quà cacher la grande société.

Individualisme ? Où ça ?
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